Le tableau

Les murs ont légèrement jauni. La pièce est vide.  Les fenêtres sont sans rideau, j'ai fait mes caisses, elles attendent dans la pièce voisine. Il ne reste plus que toi, reproduction d’un tableau que je maudis à jamais. L’amour, de Klimt.
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Il y a trente ans. C'est une chambre de petite fille, ma chambre de petite fille, avec ses meubles cossus. C'est la nuit. J'ai peur. J'appelle Maman. Personne ne vient. Ils font chuuut , mes parents, ils croient que ça suffit pour me rassurer. Mais moi j'ai peur. Il fait noir. Je vois ses yeux en face de mon lit, il est là, il arrive, il va sortir du tableau. Maman ! Je pleure. Je t'entends arriver, maman, viens vite. Il va me prendre, m'emmener. Non, ce n'est pas un mauvais rêve. Mais regarde-le, là, dans ton tableau d'amoureux, il me fait peur. Tu me regardes, mais tu ne me comprends pas. Non, je ne peux pas dormir, Maman.
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J'ai 30 ans, je tourne dans la pièce, je cours, à en perdre haleine, ma main frôle les murs. Mais près de toi j'ai peur, je m'écarte, surtout ne pas te toucher. Je plie mon bras, si je te touche je meurs. Je n'arrive plus à respirer, ma tête est lourde, et toi tu as l'air de plus en plus petit, de plus en plus minable, tu te recroquevilles sur ta toile comme une araignée qui mue, tu es ridicule, je me moque de toi, tu vois, je n'ai plus peur, je peux même te rire au nez, il ne peut rien m'arriver, tu n'es même pas une ombre !


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J'ai une quinzaine d’années.. Les meubles sont les mêmes dans ma chambre, mais  j'ai mis des posters aux murs. J'écoute de la musique, à fond dans les oreilles j'adore, je ne sais plus penser, je n'ai plus peur de rien quand je ne pense pas. Je m'habille, j'essaie différentes tenues. Pas devant toi, hein. Il y a un paravent dans ma chambre. J'ai demandé à Maman, je ne voulais pas que tu te rinces l'oeil tous les jours, parce que je t'ai vu, reluquer mon premier soutien-gorge comme si c'était une relique d'archevêque. Mince, j'ai oublié mon tshirt sur le lit. Arrête de me regarder comme ça gros dégueulasse. J'te connais, tu ne me fais plus peur... T'es trop vieux pour bander.  Bon t’es prêt ? Attention…
Tadammmmmm ! Comment tu me trouves ? Pas mal, hein ? Dommage que tu puisses plus sortir des murs, tu crois pas ?  J'adore t'allumer comme ça, et t'abandonner sur ta piteuse vieille croûte d'artiste minable.


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Le téléphone sonne. Ca résonne dans la pièce vide. Oui ? … Bonjour, Nora Gaspard, oui… Oui, je suis dans la maison, justement. Vous voulez le revoir ? … Sans problème. Vers 17h, ça vous convient ? Ok, à tout à l’heure.
Je te regarde, mon vieux tableau. On en a vécu, des trucs, toi et moi. Désolée…
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J'ai 25 ans. Ce soir, je suis bourrée. Et je rentre à la maison avec Lui, mon mec, enfin... Un type qui va me sauter, là devant toi. Faut que je le fasse au moins une fois avec un mec, non ? Il m'embrasse, ça pique, j'aime pas. Toi t'as l'air doux pourtant, avec ta peau de cuir et tes vieux cheveux. Il se déshabille , il me déshabille, farfouille mon corps avec ses doigts, me lèche et me pourlèche, il bande et n'attend pas. Rentre son sexe dans mon ventre. J'essaie de garder le rythme, je respire sa peau, il sent bon.  Je regarde ses cheveux, son corps, sa bouche. Il est différent de toi. Toi. Toi qui me fixe encore et toujours. Il s'agite et se secoue comme un épileptique mal soigné. Vas-y, continue. C'est pas grave, ça va passer. Fais pas attention à moi. Je...Non, en fait, je ne me sens pas si bien, pas si forte, pas si... je ne peux pas lui faire ça. Excuse moi. Pas avec lui qui nous regarde, je n'y arriverai pas. Pars. Dégage, j'te dis.
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Je suis dans la chambre vide. Depuis trente ans, il est là, au mur. J'ai peur, j'ai froid, j'ai chaud, j'ai mal. Je cours le long des murs, je l'évite, je le fuis.Pourquoi il m’obsède ? Me poursuit sans cesse dans la nuit ? Je m’en vais. Je quitte cet endroit. Les meubles sont déjà partis vers un ailleurs. Reste le coupable. Le tableau. Cadeau, héritage, je ne sais plus. Depuis toujours dans la pièce. Dans ma pièce. Autrefois en face de mon lit, puis au-dessus du bureau, pour puiser l’inspiration. Ah, l’inspiration. « L’Amour ». Peu importe ce mensonge, c’est lui qui m’obsède. Oui, lui, ce personnage sombre, fantastique, cette sorcière au nez tordu et aux yeux de rat. Ils étaient beaux, les amoureux, et tous ces êtres sans relief. Mais lui… Indien dégénéré à la peau tannée comme le cuir. Vieillard vagabond perdu dans la vie. De mon lit, enfant, je le voyais prendre vie, envahir la pièce et me tyranniser, puis réintégrer son cadre au petit matin, quand ma mère venait m’éveiller. Plus tard, je rêvais au parfum des roses pâles. Aujourd’hui je fuis. Je suis assise contre le mur, blanc. Les rideaux sont tirés mais je le vois, je le devine. Ses petits yeux mi-clos, rouges de hargne, mais presque heureux de me voir partir. Oui, tu l’auras, ton mur, ta pièce, pour toi seul. Oui, tu pourras à ton aise envenimer la vie de tes tourtereaux. Mais plus la mienne. Je ne veux plus t’entendre prononcer ces formules baveuses à leur égard, je ne veux plus deviner ton regard morbide lorsque je respire le bonheur, je ne veux plus voir ta face livide arrosée par la lumière du jour. Elle te détruit, je le sais, t’arrache des cris de douleur, te fait hurler quand le vernis s’en va. Une fois, une seule fois, je t’ai offert une cure de jeunesse, un masque de beauté, une rénovation. Pensant sauver leur amour de tes griffes. Et c’est toi qui es revenu plus fort, sur ton fond sombre. Ca te faisait trop mal de me laisser en paix. Maintenant, c’est fini. Je le sais, ils me l’ont dit. Je vais te quitter. Mieux, je vais te vendre, à quelqu’un qui ne se laissera pas impressionner par ta face dépravée. Toi, le petit détail morbide d’un tableau, celui qui attire toute mon attention, tu vas disparaître. Je n’ose te prendre en main, il te prendra seul, celui qui veut t’aliéner sa vie. Je sais que sous toi, il y a une trace, blanche. Je ferai tout repeindre, que ta marque disparaisse à jamais de cet endroit, en même temps que moi. Ils m’ont dit que je devais t’oublier, te rayer de ma vie comme un amant. Mais… tu es un amant. Enfin, presque. Tu as toujours été là pour moi, hein, avoue, quand je me déshabillais, tu me regardais avec attention, de tes yeux perfides et voyeurs, hein ? Avoue ? Cesse de me regarder, avoue ! Tes amoureux ne te suffisaient plus, il te fallait de la chair fraîche ? C’est ça ? Mais cesse de me regarder, enfin. Oui, voilà, cache tes yeux de rat. Ah, le voilà, je crois.


Le téléphone sonne.
Vous voulez acheter le Klimt ? Ecoutez, je ne pense pas être prête. Vous voyez, c’est un tableau de famille, et j’ai un peu peur. Vous ne voulez pas attendre quelques jours ? Repassez mercredi, c’est cela.


Je me couche sur le sol, j'ai des étincelles devant les yeux, comme trop de soleil en hiver.
Voilà, tu es heureux ? Un sursis ! Mais qu’est-ce qui m’a pris. Je veux que tu t’en ailles, tu le dois. D’ailleurs, je ne tiens pas à toi. Non. Tu vas partir. Tu vas partir ? Je dois aller les voir, maintenant. C’est là que je vais habiter. Si, ils m’ont invitée, ils ont dit que ce serait plus facile comme ça. Oui, pour me séparer de toi, pour toujours. C’est une chambre blanche aussi. Oui. Avec un lit en métal et des barreaux aux fenêtres, mais c’est coquet. Si, je t’assure. Tu as l’air calme tout à coup. Si. Mais pourquoi ce rictus triste. Tu ne vas pas pleurer, dis ?